"L'homme seul est quelque chose d'imparfait; il faut qu'il trouve un second pour être heureux". A travers cette citation tirée du discours sur les passions de l'amour, Pascal affirme que l'on ne peut vivre heureux dans la solitude et que l'Homme a besoin d'autrui pour accéder au bonheur. Mais qu'appelle-t-on bonheur? "c'est un état de complète satisfaction, de plénitude". En effet, le bonheur résulte d'une façon de vivre constante, c'est un état durable à distinguer d'une joie ou d'un plaisir, qui constituent un état passager. Le bonheur c'est l'absence de tout ce qui peut nuire à la paix de l'âme, l'absence de peurs, d'espoirs, de remords, d'illusions et de désirs vains. Le bonheur est la satisfaction de ses désirs et il ne peut y avoir de désir sans autrui.

Ainsi l'Homme ne pourrait pas vivre ce sentiment de bonheur dans la solitude, c'est-à-dire en l'absence d'autrui. D'après Sartre,"autrui c'est l'autre, c'est-à-dire le moi qui n'est pas moi". Autrui est à distinguer des "autres"; en effet, tout ce qui est autre que moi n'est pas nécessairement autrui que je reconnais comme sujet.

La solitude est sainte disait Vigny. Peut-on alors vivre heureux dans la solitude? L'Homme en a t-il la capacité?

La solitude (absence d'autrui) peut être perçue comme état heureux lorsqu'elle est choisie. Mais "Malheur à l'Homme seul" dit la bible, car "lorsqu'il sera tombé, il n'y aura personne pour le relever."

Ainsi, il convient de nous interroger sur nos relations avec autrui et les conséquences sur notre bonheur; autrui est-il la condition de mon bonheur ou la cause de mon malheur? Tout d'abord, nous nous intéresserons à une théorie selon laquelle le bonheur est accessible à l'Homme en l'absence d'autrui. Puis, nous essayerons de montrer que l'Homme ne peut se passer d'autrui et qu'il ne peut trouver un état de plénitude dans sa solitude.

        "La solitude offre à l'Homme intellectuellement haut placé un double avantage : le premier, d'être avec soi-même, et le second de ne pas être avec les autres". Cette citation extraite d'Aphotismes sur la sagesse de la vie, du philosophe allemand Schopenhauer illustre tout d'abord l'idée selon laquelle la solitude permettrait une réflexion sur soi même. On peut à ce titre citer le cas des ermites définis comme ayant fait le choix d'une vie spirituelle dans la solitude et le recueillement. Cette solitude permettrait de se concentrer davantage sur son moi et donc de mieux se connaître. En effet, la solitude que l'on choisit et qui ne dure qu'un temps est sans aucun doute le meilleur moyen de se retrouver. ensuite, dans sa citation, Schopenhauer mentionne l'absence d'autrui comme un avantage. Autrui pourrai-il être la cause de mon malheur?

"Le malheur des uns fait le bonheur des autres" écrivait Voltaire. Autrui se réjouirait donc de mon malheur, aggravant l'état de ce dernier. Mais outre la cause de mon malheur, autrui peut également constituer un obstacle à mon bonheur. Le bonheur, on l'a vu, c'est satisfaire ses désirs. Mais si mon désir est en rapport avec une autre personne que moi, alors celle-ci peut constituer un obstacle à mon bonheur. autrui serait donc à la fois cause de mon malheur et obstacle à mon bonheur, est-il alors indispensable?  "Je sais maintenant que si la présence d'autrui est un élément fondamental de l'individu humain, il n'en est pas pour autant irremplaçable. Nécessaire certes, mais pas indispensable" disait Robinson sous la plume de Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique.

Certaines organisations religieuses recherchent le bonheur dans la solitude, telles que le bouddhisme où le bouddhiste se cherche lui-même et évolue dans la solitude de son cheminement propre. Cependant, on peut vouloir être seul non pas pour se couper d'autrui, mais pour se retrouver soi-même. Reprenons l'exemple des ermites qui s'enferment  dans un isolement volontaire. Seuls, ils sont à la recherche de vérités supérieures et de principes essentiels et n'ont nullement besoin d'autrui pour satisfaire cette recherche. "LA solitude est un enfer pour ceux qui tentent d'en sortir, elle est aussi le bonheur pour les ermites qui se cachent" disait Kobo dans La face d'un autre.                          
 Guiges, appartenant à l'ordre des Chartreux, ordre religieux contemplatif, adressait une lettre à un ami dans laquelle il lui vantait les avantages de la vie en solitaire : "pour moi, celui qui est vraiment heureux n'est point l'ambitieux mais celui qui choisit de vivre humble et pauvre dans un ermitage , qui aime s'appliquer à méditer sagement  en paix, dans le repos, qui désire ardemment demeurer assis solitaire dans le silence." Dans cette même lettre, il avançait également que la solitude n'était pas innée mais que "la vie pauvre et solitaire devient à la fin céleste", l'idéal des moines tant de demeurer dans la solitude et l'ermitage. Ces moines se qualifient comme dignes des plus grands désirs, car ils ne désirent rien. Le bonheur leur est-il alors plus accessible? Le fait de ne rien désirer est-il une forme de satisfaction du désir, conduisant au bonheur? cette solitude choisit serait-elle la clé du bonheur? On semble pouvoir trouver satisfaction dans la solitude, mais volontaire. c'est notamment le cas de nombreux poètes et écrivains tels que Rousseau qui rédigea à la fin de sa vie Les rêveries du promeneur solitaire ; "me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même". Dans cet ouvrage, Rousseau présente une vision philosophique du bonheur à travers un isolement relatif, une vie paisible en relation fusionnelle avec la nature et en l'absence d'autrui. Dans son isolement, il peut ainsi porter un regard sur lui-même : "mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même? voilà ce qui me reste à chercher".

Il faut cependant distinguer la solitude totale de la solitude peuplée. "C'est dans les villes les plus peuplées que l'on peut trouver la plus grande solitude" disait Racine. La solitude n'est pas seulement physique, elle peut être morale. Je peux tout à fait me sentir seul au milieux d'une foule, alors qu'il y a une présence physique, et me sentir entouré mentalement dans une maison de campagne où je me trouve physiquement seul.
Revenons-en à la notion de désir; "être heureux c'est désirer être ce qu'on est et avoir ce qu'on a ", c'est-à-dire satisfaire pleinement ses désirs. Or le désir est vécu comme manque et donc comme souffrance. Le désir passe obligatoirement par le rapport avec autrui, donc en l'absence d'autrui, pas de désirs et donc pas de souffrances. Mais si on admet que la solitude peut nous rendre heureux, que faut-il penser du rapport à autrui ?

   "Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre" disait Sartre dans  l'Existentialisme est un humanisme. en effet, autrui est constitutionnel de la conscience de soi, c'est par autrui que passe le regard qu'on portes sur soi-même. Tous nos sentiments, expressions, passent par le regard d'autrui comme le montre Robinson dans l'ouvrage de Michel Tournier :" Tous les sentiments qu'un homme projette sur ceux qui vivent autour de lui, je suis bien obligé de les faire converger vers ce seul "autrui" sinon que deviendraient-ils?" en effet, nos sentiments sont reçus par autrui, quel serait alors leur intérêt si autrui était absent? "Que ferais-je de ma pitié et de ma haine si Vendredi ne m'inspirait pas en même temps pitié et haine?" De même, le regard d'autrui nous donne une image de nous-même comme le montre Sartre dans l'Etre et le néant où il avance que ce qu'on est pour soi, c'est d'abord ce qu'on est pour autrui. un sentiment a besoin d'autrui pour être reçu, pour exister. En effet, "autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même".
 Cependant, rousseau montre dans Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les Hommes, qu'il existe une distinction entre l'Homme civilisé qui est heureux sur le seul témoignage d'autrui plutôt que sur le sien, et le sauvage qui "vit en lui-même", c'est donc l'Homme civilisé qui a besoin d'autrui pour exister.
 En plus de nous assurer nous-même, autrui assure la véracité des choses. "De plus en plus, je suis assaillis de doutes sur la véracité du témoignage de mes sens; contre l'illusion d'optique, le mirage, l'hallucination, le fantasme, le délire, le rempart le plus sûr c'est notre frère, voisin, ami ou ennemi, mais quelqu'un, grands Dieux, quelqu'un !" clamait robinson dans son insupportable solitude sur l'île de Speranza. en effet, autrui est perçu comme une structure du possible. Merleau Ponty, dans Phénoménologie de la perception, affirmait qu'un visage effrayé, c'est l'expression d'un monde possible effrayant.; pour Robinson :"c'était cela autrui : un possible qui s'acharn à passer pour réel". sans autrui, le monde ne serait pas le monde tel qu'on le perçoit en sa présence et l'on se mettrait alors à douter de tout : " si quelqu'un m'avait dit que l'absence d'autrui me ferait un jour douter de l'Existence, comme j'aurais ricané" disait Robinson. Le monde sans autrui serait donc un monde sans possible, autrui étant ce qui le possibilise. Notre conscience du monde n'est donc pas spontanée mais construite à travers tout un réseau de points de vue autre que le sien sur nous-même et sur ce qui nous environne.

   L'absence d'autrui conduit naturellement à l'état de solitude. Mais quel effet cette solitude peut-elle avoir sur l'Homme?
 Celle-ci peut être perçue comme un état destructeur, à condition bien sûr qu'il s'agisse de solitude subie et donc involontaire. Robinson Crusoé affirme dans l'ouvrage de Michel Tournier que "la solitude est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement mais sans relâche, et dans un sens purement destructif." De même qu'il parle de "travail d'érosion" de la solitude sur son âme d'homme civilisé. L'état de destruction étant purement péjoratif, il est incompatible avec le bonheur que pourrait éprouver Robinson dans sa solitude. A la fin de l'ouvrage de M.Tournier se trouve le plus haut point d'une possible destruction de Robinson en réponse à sa solitude; en effet, en découvrant qu'il est de nouveau seul, il prend la décision de se laisser mourir jusqu'à la découverte d'une nouvelle présence.
 La seule présence d'un autre que moi, un "autre moi" permet à l'Homme de se rassurer.C'est notamment ce que l'on voit dans le film Seul au monde de robert Zemeckis, relatant l'histoire d'un Robinson moderne, où celui-ci se crée un "autrui", Wilson, un ballon sur lequel il dessine un visage, qui lui tiendra compagnie dans sa solitude.
 L'Homme n'est donc pas fait pour vivre dans la solitude, il a besoin de vivre en société. Sans cette société, donc sans éducation, il ne développe pas la conscience de soi, caractéristique principale de l'Homme. c'est ce que montre le Dr Itard dans les enfants sauvages où il est question d'individus privés de contact humain dès la naissance et donc coupés de la société. Ces individus se rapprochent donc d'un état quasi bestial prouvant que l'Homme n'est pas destiné à vivre seul. Citons de nouveau le célèbre Robinson qui, dans le romand de M.Tournier, décide de recréer artificiellement une société avec règles, lois et devoirs : "car les objets les moins utilisables gardaient à ses yeux la valeur de reliques de la communauté humaine dont il était exilé". La privation de toute société entraîne en lui un "délabrement de ses mécanismes mentaux" contre lesquels il tente de construire, organiser et légiférer.
 De plus, la présence d'autrui permet de penser. On ne pense pas seul, c'est le dialogue avec autrui qui nous fait penser. Le dialogue, c'est la recherche en commun de la vérité au moyen du partage de la raison. Aisni, Merleau Ponty disait "dans l'expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font u'un seul propos, elles s'insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n'est le créateur." Le dialogue avec un autre que moi me permet alors de découvrir de nouveaux points de vue, de nouvelles subjectivités.

Vivre heureux dans la solitude signifierait pouvoir se passer d'autrui, or, il apparaît difficilement possible à l'Homme de vivre dans la solitude, il ne peut donc pas trouver le bonheur en l'absence d'autrui. Tout être humain recherche le bonheur et y voit la finalité de l'existence humaine. Le sens commun représente le bonheur comme la satisfaction complète de ses désirs : être heureux c'est être comblé. Or, c'est toujours par autrui que passe mon désir; je ne désire rien qui ne soit vu, pensé, possédé par autrui. donc si le bonheur passe par la satisfaction de mes désirs et que mes désirs dépendent entièrement de la présence d'autrui, l'absence d'autrui ne permettrait pas la présence de désirs à satisfaire et ne permettrait donc pas le bonheur
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   S'il est vrai que l'on peut trouver satisfaction dans la solitude passagère, ne serait-ce que pour se retrouver, faire le point avec soi-même, il n'est pas question de bonheur.
 il apparaît que l'Homme ne peut trouver un état de plénitude et donc ne peut vivre heureux dans la solitude. Il a besoin d'autrui pour satisfaire ses désirs et donc être heureux, et comme le disait Victor Hugo dans la Fin de Satan, "l 'Enfer est tout entier dans ce mot : solitude."